Les droits paysans et la réforme agraire sont ce dont le monde a besoin d’urgence |Actions internationales du #17Avril2019


En avril dernier, de nombreuses mobilisations et manifestations ont eu lieu dans le monde entier pour appeler à une mise en œuvre urgente de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des paysans, à travers une réforme agraire.


17 avril : La Journée internationale des luttes paysannes

Le 17 avril 1996, dix-neuf travailleurs ruraux et paysans, qui faisaient partie d’un grand groupe protestant pacifiquement au sujet d’une colonie de familles sans terre à Pará au Brésil, ont été massacrés par la police militaire. L’opération militaire fut brutale dans ses intentions et son ampleur. Un rapport publié sur le massacre de l’Eldorado dos Carajás par la Memorial da democracia relate l’incident comme suit ;

Pendant trois mois, les agriculteurs ont occupé Fazenda Macaxeira, à Curionópolis (PA), sous la direction du Mouvement des travailleurs sans terre (MST). Face à l’inefficacité de l’Institut national de colonisation et de réforme agraire (Incra), ils avaient l’intention d’atteindre la capitale du Pará pour exiger le dédommagement de l’expropriation par le gouvernement de l’État. Au campement au bord de la route, les sans-terre espéraient obtenir de la nourriture et des moyens de transport pour les 600 kilomètres restants du voyage.

Le gouverneur Almir Gabriel (PSDB), le secrétaire à la Sécurité, Paulo Sette Câmara, et le président de l’Institut foncier du Pará, Ronaldo Barata, ont articulé une opération militaire sous le prétexte de “dégager la route”.

Près de 300 policiers armés de fusils de chasse, de mitrailleuses, de fusils, de carabines et de revolvers ont chargé les campeurs, qui ont résisté avec des bâtons et des pierres. Après deux heures de confrontation, 19 sans-terre ont été tués et plus de 50 ont été blessés. Des dizaines d’agriculteurs ont été arrêtés, battus et humiliés. Aucun policier n’est mort.

Memorial da democracia

Le 17 avril n’était ni la première ni la dernière fois que les mouvements paysans étaient confrontés à une répression brutale de la part de puissants établissements publics et privés. Sur les continents d’Asie, d’Afrique, d’Amérique et d’Europe, les travailleurs ruraux, les peuples indigènes et les familles paysannes ont été soumis.e.s aux formes les plus violentes d’exclusion, de marginalisation et de répression, jusqu’à aujourd’hui.

Mais le massacre de l’Eldorado dos Carajás du 17 avril a été un point de basculement dans les luttes paysannes menées par le mouvement paysan mondial La Via Campesina. Le mouvement paysan a réagi à la répression brutale du Pará, non pas en marquant un moment de silence, mais en s’engageant à lutter pour la liberté et la justice sociale du peuple à travers une vie de lutte, maintenant ainsi vivantes les mémoires des martyrs du Pará.

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C’est ainsi que La Via Campesina et ses alliés commémorent le 17 avril comme Journée internationale des luttes paysannes. Cette journée est un symbole de la résistance paysanne à la campagne et une journée pour tisser des liens de solidarité entre les communautés paysannes du monde entier.

PLUS DE 45 MOBILISATIONS DANS LE MONDE : FAITS MARQUANTS

Cette année, le Mouvement a lancé un appel à la solidarité et à l’action collective pour une réforme agraire populaire, une réforme agraire non seulement pour les paysans sans terre, mais pour toutes les classes populaires et pour toute la société. La Via Campesina croit fermement que la réforme agraire ne peut être acquise que par la lutte de classe et en confrontant directement le projet du Capital international, y compris ses profiteurs, ses médias et ses agents nationaux et internationaux. La Déclaration des Nations Unies sur les droits des paysans et autres personnes travaillant dans les zones rurales, récemment adoptée, est donc un instrument important pour tous les mouvements populaires dans cette lutte.

La Déclaration, qui est devenue réalité en décembre 2018, est le résultat d’une longue et persistante lutte menée par les paysan.ne.s et les travailleurs ruraux, qui exigeaient un outil juridique international pour protéger leurs droits et aider à mettre en œuvre la réforme agraire et la justice sociale sur leurs territoires.

Un communiqué de presse publié par le mouvement le 17 avril a réitéré ce point ;

En cette Journée internationale des luttes paysanne – avec notre mémoire vivante et la rébellion héritée de nos 19 camarades sans terre assassinés impunément lors du massacre de l’Eldorado do Carajás au Brésil, nous appelons nos membres, amis et alliés à se rassembler dans des actions fortes dans le monde entier, affirmant que la réforme agraire et la justice sociale sont le seul moyen d’obtenir les droits paysans”

LA VIA CAMPESINA

Cet appel à une action commune a été bien accueilli.

Au cours du mois d’avril 2019, plusieurs membres de La Via Campesina et ses alliés, ONG, universités, étudiants, artistes et chercheurs, ont organisé divers événements, ateliers et manifestations pour garder vivant le souvenir des luttes des peuples. Plus de 45 événements ont eu lieu cette année sur les continents asiatique, africain, américain et européen.

Les paysan.ne.s et les travailleur.se.s du Brésil se sont mobilisé.e.s en grand nombre pour exiger une réforme agraire et la justice pour les familles des personnes tuées au Para en 1996. Ils ont dénoncé l’impunité dont jouissent les perpétueurs du massacre de l’Eldorado dos Carajás jusqu’à ce jour. C’est aussi la première Journée nationale des luttes pour la réforme agraire sous le gouvernement de droite de Jair Bolsonaro (Parti social libéral) au Brésil. Avec le slogan “Les droits des paysan.ne.s maintenant, avec la réforme agraire et la justice sociale”, les organisations paysannes ont organisé des manifestations et des activités à travers le pays pour promouvoir les politiques agricoles.

Au Pérou, l’AIIC a lancé un appel en quatre points en faveur de l’égalité des droits pour tous les citoyen.ne.s, y compris les peuples autochtones, indiens et amazoniens qui risquent l’exclusion et l’expulsion de leurs territoires.

En Argentine, les paysan.ne.s de Mendoza ont organisé une Foire dans la ville pour commémorer la journée. A la Foire, ils ont dénoncé la crise agricole, les tarifs douaniers, les politiques d’ajustement, et le retrait de l’Etat des dépenses publiques. Ils ont exigé des politiques urgentes pour défendre l’agriculture familiale et paysanne.

Les membres caribéens de La Via Campesina ont publié une déclaration appelant à la mise en œuvre des droits paysans en tant qu’outil juridique et politique qui permettra la défense de la production, l’utilisation adéquate des marchés, la protection des ressources naturelles, la participation et la reconnaissance des femmes et des jeunes dans la production agricole.

Au Chili, l’Association nationale des femmes rurales et autochtones (ANAMURI) a commémoré la Journée internationale des luttes paysannes en organisant un forum pour discuter des impacts du Partenariat transpacifique (PPT) dans la commune de San Nicolás. “Nous ne voulons pas de PPT. Assez d’injustice et assez de violence ! Nous voulons des terres, nous voulons de l’eau et une vie digne”, ont-elles déclaré.

A Guayaquil, en Équateur, les organisations sociales liées à La Via Campesina ont organisé un Forum national intitulé ” Impacts socio-économiques des accords avec le FMI et l’Union européenne “. Au cours du débat, ces organisations ont dénoncé les licenciements massifs de travailleurs, la réduction de leurs droits, le retrait de la sécurité sociale et la privatisation des entreprises publiques.

Le Syndicat national des agriculteurs du Canada a publié un message de solidarité et a exhorté le gouvernement canadien à ratifier la Déclaration des Nations Unies et a mis en garde contre les tentatives du gouvernement fédéral d’adopter un nouveau règlement en vertu de la Loi sur la protection des brevets végétaux du Canada, qui oblige les agriculteurs qui plantent de nouvelles variétés à payer des redevances chaque année même lorsqu’ils plantent leurs propres semences. L’Union Paysanne a émis une déclaration de solidarité et a demandé la mise en œuvre de la Déclaration de l’ONU. Ils ont souligné qu’au Québec et au Canada, les travailleur.se.s agricoles sont souvent privé.e.s de leurs droits, notamment le droit de se syndiquer et d’agir collectivement.

A Gazipur, au Bangladesh, des centaines d’agriculteurs, d’ouvriers agricoles et de paysannes ont participé à une manifestation, tandis qu’à Lahore, au Pakistan, PKRC a organisé un séminaire public pour commémorer cette journée. Au Népal, l’ANPFA a publié un article de presse expliquant l’importance de la Journée.

En Indonésie, SPI a organisé un séminaire public intitulé “Promouvoir la Déclaration des Nations Unies sur les droits des paysans et autres personnes travaillant en milieu rural”. En Corée du Sud, la Ligue des paysans coréens et l’Association des paysannes coréennes ont envoyé des messages de solidarité.

Les paysans participant à l’Université d’été sur l’agroécologie au Kenya ont envoyé un message de solidarité en exprimant leur opposition au projet de règlement sur les cultures vivrières de 2019, qui, entre autres, exige que les paysans demandent une autorisation avant d’exercer l’agriculture, criminalise la culture et l’élevage des animaux en même temps et force les paysans à adhérer aux associations autorisées par les gouvernements du comté.

Au Mozambique, l’UNAC, membre de la Via Campesina, a exprimé sa solidarité envers les victimes du cyclone Idai et a exhorté la communauté internationale à prêter attention et à aider les familles paysannes touchées par les ravages causés. L’organisation a appelé à la mise en œuvre de la Déclaration des Nations Unies et souligné la nécessité d’ouvrir la voie à une réforme agraire dans le pays.

En Palestine, plusieurs rencontres et manifestations ont été organisées à l’intention des paysan.ne.s, pasteurs et pêcheurs de Gaza, Ramallah et Rafah. La région Arabe et Afrique du Nord de la Via Campesina a lancé un appel en faveur d’une réforme agraire le jour même, appelant à la libération des paysan.ne.s de la dépendance alimentaire et d’assurer la souveraineté politique du peuple. Au Maroc, la FNSA a exigé la libération des détenus politiques du Mouvement populaire rural Hirak Rif.

En Europe, plusieurs actions et mobilisations ont eu lieu et plusieurs déclarations de solidarité sont émises par les membres de la Via Campesina. Dans une déclaration publiée par la Coordination Européenne Via Campesina (ECVC), celle-ci a souligné que la ” question foncière ” est essentielle dans le cadre des droits des paysans et de la lutte pour la souveraineté alimentaire. Une réforme de l’orientation actuelle de la PAC (politique agricole commune européenne) devient, en ce sens, une priorité absolue, a ajouté ECVC. Une action de protestation a eu lieu en Belgique en face du Parlement wallon appelant à démocratiser le système alimentaire.

Une interview accordée par un dirigeant de LVC en Autriche a également porté sur les défis auxquels sont confrontés les paysans européens et en particulier les femmes et les jeunes.

La plupart des activités qui ont eu lieu au cours du mois sont maintenant tracées sur une carte que Via Campesina a lancée le 17 avril dernier.

Avec l’assaut mondial du capital, notre plus grand défi est la lutte pour la terre, pour une nourriture sans poison et pour la justice sociale.

Cela signifie que, pour garantir le respect des Droits Paysans sur nos territoires, nous devons construire l’unité autour d’une contre-offensive populaire pour regagner du terrain et pour exiger des politiques publiques qui nous soient bénéfiques.

C’est dans ce contexte que Via Campesina appelle à une réforme agraire populaire, une réforme agraire non seulement pour les paysan.ne.s sans terre, mais pour toutes les classes populaires et pour toute la société.


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