Bolsonaro, un grand danger pour les paysan·nes, les peuples indigènes brésiliens et l’Amazonie

Article paru dans la dernière édition de Campagnes Solidaires, bulletin de la Confédération Paysanne.

Le 1er janvier, Jaïr Bolsonaro a pris ses fonctions de président de la République fédérative du Brésil. Militaire de profession, ouvertement d’extrême droite et ultralibéral, il ne cache pas ses sympathies pour les grands propriétaires terriens et son hostilité aux petits paysans et au Mouvement des sans-terre.

L’assassinat du leader paysan Aluisio Sampaio par des hommes en armes dans sa maison, à Castelo dos Sonhos, dans l’état du Para, le 11 octobre 2018, pourrait être l’annonce d’une explosion de violence dans les zones agricoles du Brésil. Membre du syndicat des travailleurs et des travailleuses de l’agriculture familiale, il était le meneur d’un combat contre des accapareurs illégaux de terre (1). Il semble que beaucoup des soutiens de Bolsonaro n’aient pas voté pour un candidat mais pour un mercenaire. Le nouveau président qui défend le port du fusil pour les fermiers pourrait bien renforcer leurs milices rurales pour tuer les activistes et autres leaders des populations quilombolas (descendants d’esclaves fugitifs) ou peuples vivant dans les zones de réserves extractivistes (zones protégées au Brésil, appartenant au domaine public mais sur lesquelles les peuples traditionnels peuvent (pouvaient ?) exercer des pratiques extractives anciennes comme pêcher, chasser ou cueillir des plantes).

Par le biais de ses discours et de son programme de gouvernement, beaucoup d’innocents pourraient venir grossir les sombres statistiques du pays le plus violent du monde, notamment les défenseurs de l’environnement et les défenseurs des droits de l’homme, d’après les données du Global Witness (2). En octobre dernier, peu après le premier tour, Bolsonaro déclarait qu’il en terminerait avec l’activisme dans les zones agricoles, incitant à l’assassinat de militants du Mouvement des sans-terre (MST), de syndicalistes et d’indigènes.

Dans le programme de gouvernement de Bolsonaro, « la propriété privée » n’a pas une fonction sociale comme c’est le cas actuellement dans la constitution. C’est à peine un euphémisme pour légitimer le vol, la dépossession, la spoliation et l’accaparement illégal des terres (grilagem). De même, le mot « liberté » n’est pas lié à une garantie de droits, mais à une violation des droits : avec l’autorisation d’exercer la violence contre les autres, la liberté devient permission de tuer. Ces deux piliers du programme de Bolsonaro signifient la construction d’un ordre de violentes injustices, de retours en arrière et de sang. Il sera mis en pratique autant par des milices et des groupes de haine que par des moyens provisoires, des tractations avec le congrès, ou des normes d’exception comme la « garantie de la loi et de l’ordre ».

Pour les zones agricoles, cela représente la fin des réformes agraires et des démarcations de terres indigènes, tout comme la légalisation de l’accaparement des terres sur de nombreux territoires. Le ministère de l’Agriculture a été confié à Tereza Cristina qui dirigeait le groupe des « ruralistes » au Parlement brésilien. Cette association informelle rassemble des députés et sénateurs, issus de différents partis de droite, et porte au sein du pouvoir législatif les intérêts de l’agrobusiness. .

L’un des piliers du « ruralisme » est l’UDR, l’Union démocratique ruraliste. Il y a un long historique de l’implication des membres de l’UDR dans l’assassinat des leaders ruraux, dont celui Chico Mendes en 1992 (3). Marcos Prochet, ex-président de l’entité, fut condamné pour l’assassinat du sans-terre Sebastiao Camargo, au Parana, en 1998. Actuel leader de l’UDR, Nabhan García est très influent auprès de Bolsonaro. Il est connu pour son opposition ouverte aux mouvements de paysans sans terre. Il a été accusé d’organiser des milices pour s’attaquer à ces mouvements. Une de propositions de Garcia est de finir avec les amendes pour déforestation. Il a aussi déclaré publiquement que le réchauffement climatique est un mythe et que le changement de climat a été crée par une conspiration de gauche pour conquérir le monde…

Avec des milices armées et libres de raser les arbres qui se trouvent sur leur chemin, le pays s’isolera du cadre international. Or la pression internationale a été responsable des compromis pour contrôler la déforestation qui impacte le climat du monde entier…

Mais Jaïr Bolsonaro semble n’en avoir que faire. Il promet de sortir de l’accord de Paris sur le climat et a décidé de ne pas accueillir au Brésil la Cop25 comme cela était prévu. Il promet la fin du compromis de contrôle de la déforestation mais aussi de sortir de la convention 169 de l’Organisation internationale du travail (OIT) et de sortir de la déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples indigènes. Si après la Seconde Guerre mondiale et la barbarie du nazisme, l’ONU a approuvé la convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, c’est seulement en 1989 que l’OIT a approuvé la convention 169. Promue au Brésil le 19 avril 2004, elle a une force constitutionnelle. C’est elle qui est responsable de la reconnaissance de l’existence des peuples indigènes dans le monde et qui donne la responsabilité aux gouvernements de défendre leurs droits. La convention 169 a donné naissance à la déclaration des droits des peuples indigènes, dont le Brésil a été l’un des principaux acteurs.

Bolsonaro promet de sortir de la convention 169 afin de mettre en œuvre sa politique de déforestation de l’Amazonie et d’appliquer sa fameuse menace : « Plus un centimètre de terre pour les terres indigènes ! ». Il s’agit également d’arriver, entre autres, à « un octroi de licences environnementales dans les trois mois », c’est-à-dire à l’approbation automatique, sans aucun critère, de projets qui détruisent l’environnement et affectent les communautés autochtones. « Les minorités doivent se plier aux majorités : elles s’adaptent ou elles disparaissent », dit Bolsonaro.

Dans un discours au congrès national, il a attaqué la déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples indigènes. Les terres indigènes Raposa Serra do Sol, Vale do Javari et Yanomami sont dans son viseur (4). Il accuse les indigènes de vouloir se séparer du pays et considère les démarcations de leurs terres comme un « crime de lèse-patrie ». Dans ce triste panorama, l’élection de la députée fédérale écologiste Joenia Wapichana, avocate indigène qui a gagné de la notoriété en défendant la démarcation de Raposa Serra do Sol, est un point d’ancrage pour la résistance et pour le mouvement indigène.

Le scénario actuel prévoit une explosion de conflits. Sonia Guajajara, leader politique indigène, dit que Bolsonaro souhaite « légaliser le génocide des peuples indigènes au Brésil et ouvrir un précédent pour un retour en arrière en Amérique du Sud ».

La violence sociologique que le candidat prétend utiliser est tellement forte que les producteurs ruraux les plus sensés sont préoccupés de l’impact que cela aura sur le commerce. Les négociants agricoles, écrit le journal Folha de Sao Paulo, « ont peur du radicalisme ». Le mal qui sera causé pour en finir avec la préservation de la forêt amazonienne, du Cerrado et d’autres biomasses brésiliennes, sera irréversible d’après Luiz Marques, historien de l’université d’État de Campinas (Unicamp, Etat de Sao Paulo) : « Si cela se passe, si nous continuons à perdre la couverture végétale naturelle de ces biomasses, une politique économique qui viserait à améliorer les standards de vie de la société brésilienne ne sera plus possible, peu importe laquelle ! ». Les vies perdues seront également irréversibles.

Source : article de Felipe Milanez, professeur d’Humanités à l’université fédérale de Bahia, chercheur et militant en écologie politique , traduit par Oriane Petteni, universitaire à Louvain (Belgique)

(1) Les« grileiros », terme brésilien désignant des personnes ou des entités qui fabriquent de faux documents pour prendre illégalement possession de terres, notamment des terres protégées pour des raisons environnementales. L’assassinat de Sampaio a été suivi peu parès par celui de Davi Mulato, du peuple indigène Gaviao, également dans la région amazonienne, dans l’état de Maranhao.

(2) ONG spécialisée dans la lutte contre le pillage des ressources naturelles des pays en développement et la corruption politique qui l’accompagne – www.globalwitness.org

(3) Chico Mendes a été assassiné le 22 décembre 1988. Il était le leader militant syndicaliste le plus connu parmi ceux qui ont défendu les droits des seringueiros, ouvriers chargés de recueillir le latex dans les plantations d’hévéa d’Amazonie.

(4) Dans l’Etat de Roraima, près de la frontière avec le Venezuela, Raposa Serra do Sol est un territoire d’environ 1,8 millions d’hectares. Entre 18 000 et 20 000 Indiens y vivent. Le président Lula avait officiellement reconnu ce territoire indigène le 15 avril 2005. Près du Pérou, Vale do Javari couvre 85 444 km2 – deux fois la superficie de la Suisse – sur six municipalités de l’État d’Amazonas. 4500 Indiens de plusieurs ethnies y vivent. Reconnue en 1992 par le président Fernando Collor, la terre indigène Yanomami couvre près de 100 000 kilomè-tres carrés sur les États d’Amazonas et de Roraima. La population des Yanomami est estimée à environ 35 000 personnes.

Des records de déforestation

Les derniers chiffres officiels sont préoccupants. L’exécutif brésilien a révélé fin novembre de quelle superficie la forêt amazonienne a été amputée entre août 2017 et juillet 2018. Verdict : 8.000 km2, soit 75 fois la taille de Paris ou l’équivalent d’un million de terrains de football déforestés en seulement un an. Un niveau 13,7% supérieur à celui de l’année dernière, et le plus élevé depuis 2008. Les défenseurs de l’environnement dénoncent bien sûr cette situation, mais redoutent de la voir s’aggraver à la suite de l’élection de Jair Bolsonaro.

Et maintenant, la canne à sucre transgénique !

Le Brésil a autorisé la culture de la canne à sucre transgénique en 2017. L’agence brésilienne en charge de l’évaluation et de l’autorisation des OGM, la CTNBio, a donné son feu vert à ces cultures le 8 juin 2017. Elle a aussi autorisé l’utilisation de cette canne à sucre pour l’alimentation humaine et animale. Cette agence est largement critiquée pour son opacité, ses conflits d’intérêt et le laxisme avec lequel elle évalue les impacts des OGM. En 2018, l’industrie sucrière brésilienne a ensemencé ses 400 premiers hectares de canne à sucre transgénique. L’arrivée au pouvoir de Bolsonaro et des lobbies de grands propriétaires terriens et agroindustriels pourraient favoriser le développement des cultures de cet OGM dont le Canada a déjà autorisé l’importation du sucre qui en serait issu. Source : InfOGM.

Dans le territoire des terres indigènes de Raposa Serra do Sol, dans le Nord du Brésil. Les terres indigènes sont selon le droit brésilien « inaliénables et indisponibles, et donc sans possibilité aucune de négociation ou de prise en compte des intérêts économiques (qu’ils soient d’entreprises minières ou d’exploitation de bois, d’orpailleurs, de grands propriétaires terriens ou de petits paysans) ou politiques (secteurs militaires ou gouverneurs des États concernés) ». Jaïr Bolsonaro veut revenir sur ce droit et accuse les indigènes de vouloir se séparer du pays, considérant les démarcations de leurs terres comme un
« crime de lèse-patrie ». L’agro-industrie est à l’affût.
Nabhan García, sous son chapeau, derrière Jaïr Bolsonaro en campagne pour l’élection présidentielle d’octobre 2018. Le leader de l’Union démocratique ruraliste (UDR), le lobby des grands propriétaires, a une grande influence auprès du nouveau président brésilien.

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