Vidéo : Lors du panel de la FAO sur les exploitations familiales, La Via Campesina défend vigoureusement les exploitations agricoles familiales


Comment se fait-il que malgré tous les efforts déployés, au XXe siècle en particulier, pour exterminer les paysan·ne·s, malgré tous les accaparements de terre, malgré les subventions publiques énormes versées à l’agriculture industrielle, malgré les accords de libre-échange, malgré les normes écrites par et pour l’industrie et contre les paysan·ne·s, comment se fait-il que nous soyons encore là et que nous jouions encore un rôle aussi fondamental dans l’alimentation des populations, au Sud bien sûr, mais aussi en Europe ?  » Morgan Ody, La Via Campesina à la FAO en janvier 2024


Dans un discours passionné prononcé à l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture le 23 janvier 2024, Morgan Ody, coordinatrice générale de La Via Campesina, a défendu avec acharnement le mode de vie paysan et l’urgente nécessité de défendre l’agriculture paysanne face aux crises mondiales.

Bonjour !

Effectivement comme ça a été dit je suis paysanne je cultive des légumes mais J’ai aussi quelques moutons et poules, pour mon autoconsommation.  je voulais dire une chose c’est que je pense que quand on se présente comme paysan·ne et notamment quand l’administration vient en fait on dit rarement tout et en a tendance nous présenter que la partie commerciale de sa ferme parce que pour tout le reste en fait ça peut nous amener des ennuis de parler du reste, parce que nous moutons ne sont pas bagués bien et puis c’est pour l’autoconsommation bref, et du coup je pense que ce qui arrive visible dans les statistiques sur l’agriculture familiale c’est une toute petite partie de la réalité qui en vérité est bien plus grande. Je vends ma production de légumes à une AMAP, qui est un groupe de familles de ma commune, et aussi sur le marché dans la petite ville la plus proche, à 10 km de ma ferme. Je ne reçois pas de paiements de la PAC parce qu’avec 1,3 hectare ma ferme est considérée comme trop petite, donc la totalité de mes revenus est liée à la vente de mes légumes localement.  Avec mes parents et mes sœurs nous faisons ensemble le bois sur la ferme, ce qui permet de nous chauffer l’hiver : officiellement, ça ne fait pas partie des activités de la ferme, mais en réalité c’est un aspect important le bois de chauffage, surtout avec la hausse du prix du fioul et de l’électricité ces dernières années. Aussi, on prend du plaisir avec les paysan·ne·s.

Une des choses que l’on ne dit pas aux gens qui prennent les statistiques, c’est qu’en réalité, nous travaillons collectivement, moi je suis seule sur ma ferme mais  par contre Chaque lundi, nous allons sur la ferme d’un collègue pour faire des travaux plus durs, mais aussi parce que ça nous fait plaisir de nous retrouver pour rire et discuter. Ça non plus ce n’est pas quelque-chose d’officiel, même si l’entraide est tolérée pour les agriculteurs par l’administration française et pour moi ces travaux collectifs donne beaucoup de sens et de plaisir à mon quotidien de paysanne. Lorsque ma serre a été soufflée par une tempête, tout le monde est venu la reconstruire. Ou alors, on prête le tracteur à un collègue lorsque son tracteur ne fonctionne plus. Ce sens du collectif est la base de l’agriculture paysanne et familiale.  

Je crois qu’il est important de commencer par ces détails très pratiques, car si on regardait juste les chiffres de mon exploitation, il n’y a pas de rationalité à sa pérennisation. Selon certains économistes, ma ferme n’est pas rentable et je gagnerai un bien meilleur revenu en allant travailler n’importe où ailleurs comme salariée, et encore pire s’il fallait prendre en compte les heures de travail. Nous sommes encore paysan·ne·s car cette vie répond à nos besoins de produire de l’alimentation, de couper du bois pour nous chauffer, de maintenir le lien avec nos animaux, d’entretenir les solidarités de voisinage, ainsi que d’assurer une assurance pour toute la famille au moment des coups durs, comme cela a été le cas pendant le COVID. 

Selon les critères de l’analyse économique dominante, l’agriculture paysanne et familiale devrait depuis longtemps avoir disparu. Et pourtant elle est là. Y compris en Europe, au cœur du capitalisme et du monde occidental moderne, elle est là. Et elle subsiste bien au-delà des chiffres officiels, aussi en Europe, par des millions de familles qui continuent une activité paysanne essentielle à la vie économique, sociale et culturelle. Dans toutes les régions du monde, les petit·e·s et moyen.ne·s paysan·ne·s continuent à être essentiel·le·s pour fournir l’alimentation d’une grande majorité de la population. 

Je crois que la question « est-ce que l’agriculture paysanne est destinée à disparaître ? » n’est donc pas aussi pertinente que cette autre question : « comment se fait-il que malgré tous les efforts en particulier au 20e siècle pour exterminer les paysan·ne·s, malgré tous les accaparements de terre, malgré les subventions publiques énormes versées à l’agriculture industrielle, malgré les accords de libre-échange, malgré les normes écrites par et pour l’industrie et contre les paysan·ne·s, comment se fait-il que nous soyons encore là et que nous jouions encore un rôle aussi fondamental dans l’alimentation des populations, au Sud bien sûr, mais aussi en Europe ? » 

Il y a certainement plusieurs explications d’abord nos stratégies individuelles de chaque paysan·ne pour tenter de maintenir à flot économiquement nos fermes. Le discours dominant pousse à grossir pour produire plus et ainsi compenser la baisse des prix réels des produits agricoles, cela passe souvent par le fait de récupérer les terres d’un voisin et d’investir avec des niveaux d’endettement exorbitants et souvent une charge de travail épuisante. C’est un processus qui pousse à la disparition progressive de l’agriculture paysanne. Loin du discours triomphant sur ces nouveaux entrepreneurs agricoles, la réalité est souvent très dure pour les personnes engagées dans cette agriculture industrielle et les manifestations aux Pays-Bas, en Allemagne, en Roumanie ou en France ces dernières semaines expriment la détresse et la fragilité économique de ceux qui ont fait ces choix et qui sont écrasé·e·s par les dettes, la hausse des coûts de production et les prix bas. 

Mais une autre partie des paysan·ne·s cherche d’autres voies. Il s’agit de trouver des segments de marché où le prix payé pour notre production est meilleur et plus stable. C’est la raison pour laquelle beaucoup, moi y compris, avons décidé de produire en bio et en circuit court : les prix sont bien meilleurs que si j’avais vendu à des industriels ou aux supermarchés. Cependant, cette stratégie de recherche des « niches » avec un prix rémunérateurs, en lesquels beaucoup on cru dans les décennies passées, ont aussi leur limites. Les industriels et les supermarchés ont développé des gammes en bio et développent même les circuits courts à chaque fois en lançant des guerres des prix. C’est souvent similaire pour les coopératives : ces outils sont utiles, mais dans le cadre de marchés concurrentiels où les intermédiaires cherchent toujours seulement le plus bas prix possible pour augmenter leurs marges, les coopératives ont très peu de possibilités pour rémunérer de façon juste leurs adhérent·e·s. 

C’est la limite à laquelle se heurtent toutes nos initiatives individuelles : seuls face au « marché » nous sommes écrasé·e·s.

Les prix des intrants explosent et les prix de nos produits stagnent. Beaucoup d’agriculteur·trice·s, que ce soit dans des modèles paysans ou industriels, sont poussé·e·s au suicide. Et ça c’est la raison fondamentale pour laquelle nous nous organisons pour revendiquer collectivement des politiques publiques pour soutenir et protéger les fermes familiales. Seules des politiques de régulation des marchés qui garantissent que les prix payés aux agriculteur·trice·s sont supérieurs aux coûts de production peuvent assurer que nos fermes soient prospères et que de nombreux jeunes s’y engagent. Seules des politiques publiques peuvent assurer le juste partage des terres et de l’eau et stopper les accaparements et la concentration des terres entre les mains de quelques riches investisseurs. Seules des politiques publiques peuvent assurer un changement d’échelle pour massifier l’agroécologie. Seules des politiques publiques peuvent aller vers la pleine mise en œuvre des droits paysans reconnus dans l’UNDROP. 

C’est pourquoi partout dans le monde quand lespaysan·ne·s se mobilisent, c’est pour défendre ou demander des politiques publiques structurantes, un cadre politique protecteur face au marché : les grandes mobilisations des paysan·ne·s indien.ne.s en 2021-2022 demandaient des prix minimum d’intervention et des stocks publics, en Amérique Latine ou en Indonésie, les paysan·ne·s manifestent pour une réforme agraire intégrale pour redistribuer les terres, en Europe des actions paysannes ont lieu un peu partout pour maintenir une réglementation stricte contre les OGM. Bizarrement, je n’ai jamais vu des manifs de paysan·ne·s pour demander des « projets », de la digitalisation ou des marchés carbone sur les terre. Il faudrait se demander pourquoi.     

Mais les gouvernements veulent-il vraiment soutenir l’agriculture paysanne et familiale ? J’ai entendu il y a quelques mois un économiste dire « au 20e siècle, la principale préoccupation de ceux qui s’occupaient d’agriculture dans les ministères était : comment se débarrasser de tous ces paysan·ne·s ? A présent, on regarde la chute du nombre de paysan·ne·s et on se demande « comment ferons-nous sans les paysan·ne·s ? »

Peut-être que face à la crise environnementale, aux conflits géopolitiques, aux inégalités sociales et à l’immense malaise qui s’exprime partout dans les rues, de Berlin à Dakar, de Delhi à Quito, de Jakarta à Nairobi, peut-être le moment est-il venu pour les Etats de cesser de vouloir la fin des paysan·ne·s et de prendre au sérieux nos revendications paysannes. 

Car nous ne luttons pas juste pour nous, pour nos revenus et pour nos familles. Notre projet paysan, autour de la souveraineté alimentaire, des droits paysans, de l’agroécologie, des réformes agraires et du féminisme paysan et populaire, notre vision paysanne est une vision d’espoir pour l‘humanité toute entière. Comme nous l’avons exprimé lors de la notre 8e conférence : « face aux crises globales, nous construisons la souveraineté alimentaire pour assurer un futur à l’humanité ». 

La Décennie de l’Agriculture Familiale, a travers son Plan d’action global, qui reconnaît expressément le caractère fondamental de l’UNDROP, et ses Comité nationaux de l’agriculture familiale offre donc un cadre idéal pour la création de ces politiques publiques et une mise en œuvre qui soit horizontale, décentralisée et inclusive. Au travers de ses organisations nationales, La Vía Campesina participe à la Décennie dans 17 pays, sans compter les nombreuses initiatives qui, sans être développées sous ce programme, contribuent néanmoins à la réalisation de ses objectifs. Malgré ces résultats positifs, nous regrettons fortement  des cas d’exclusion d’organisations paysannes de ces Comités nationaux : il est donc essentiel de réitérer que la participation de toutes  les organisations nationales de l’agriculture familiale et paysanne est essentielle pour que la Décennie puisse réellement se considérer efficace.

La FAO et le FIDA, en coopération avec les organisations paysannes, doivent permettre de mieux identifier quelles sont les politiques néfastes aux paysan·ne·s, pour les supprimer, et quelles sont les politiques bénéfiques, pour les encourager.

La FAO et le FIDA doivent soutenir les gouvernements pour mettre en place des politiques publiques structurantes pour garantir que les paysannes et les paysans partout vivent dignement de leur activité. C’est pour nous tout l’enjeu de la Décennie pour l’Agriculture Familiale.

Alors que nous sommes ici aujourd’hui rassemblés à la FAO dont un des slogans est « un monde sans faim », selon l’organisation mondiale de la santé et la Programme alimentaire mondial, 2,3 millions de personnes à Gaza sont en risque absolu de famine. Des milliers de camions remplis de nourriture sont bloqués au check-point de Rafah. La Via Campesina fait un appel urgent : laissez passer ces camions, arrêtons les massacres, soutenons la reconstruction de l’agriculture palestinienne. Ne laissons pas mourir des centaines de milliers d’enfants palestiniens alors que la nourriture est là, à quelques kilomètres. Nous faisons appel à la FAO et à sa capacité d’intervention en tant qu’agence de l’ONU dont le mandat est de lutter contre la faim.

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