Lettre de Evo Morales à la Conférence de Via Campesina

17 octobre 2008,
La Paz, Bolivie

Chères sœurs et chers frères participants à la Conférence Internationale de La Via Campesina, Maputo, Mozambique

Chères sœurs, chers frères, mes innombrables activités en tant que Président de Bolivie m’empêchent d’être parmi vous, comme mon désir le voudrait. Chaque fois que j’entends parler de vos activités, rencontres, séminaires ou conférences, je suis plein de nostalgie parce que, en tant que membre fondateur de La Via Campesina, j’aimerais être parmi vous pour débattre des problèmes auxquels nous sommes confrontés.
Néanmoins, il y aura des représentants boliviens à Maputo, mes frères et mes sœurs qui m’aident maintenant dans la lutte pour une Bolivie unie, avant tout égalitaire et exempte de racisme ou de discrimination. Un pays où il n’y a pas de citoyen de première et de seconde classe et où tous disposent des mêmes droits et obligations, avec les mêmes chances d’étudier et d’accéder aux services de soin, où les besoins de base ne sont pas un service privé mais plutôt un droit humain.

C’est pourquoi je voudrais vous soumettre, avec mon profond respect, la proposition que j’ai faite devant les Nations Unies (NU), qui consiste en un plan en dix points pour sauver le monde, la vie et l’humanité, en rassemblant des idées sur les moyens de changer la dette extérieure en dette écologique, de mettre un terme aux agrocarburants et à la privatisation de l’eau, de l’électricité, de l’éducation, de la santé, de la communication et du transport et de parier sur une culture de « l’unité dans la diversité ».

« Plan en 10 points pour sauver le monde, la vie et l’humanité »

Point 1 – le changement climatique n’est pas le produit des êtres humains en général, mais plutôt du système capitaliste existant, fondé sur un développement industriel illimité. Nous devons mettre un terme à l’exploitation des êtres humains et au pillage des ressources naturelles. Le Nord doit payer la dette écologique, plutôt que les pays continuent à payer leur dette extérieure.

Point 2 – La guerre apporte des profits aux empires, aux entreprises multinationales et à un groupe de familles, mais elle engendre la mort, la destruction et la pauvreté des peuples. Les milliards de dollars destinés à la guerre devraient être investis dans la Terre blessée par les abus et la surexploitation.

Point 3 – Des relations de coexistence et de non-soumission entre les pays du monde doivent être atteintes, libres de l’impérialisme et du colonialisme. Les relations bilatérales et multilatérales sont nécessaires parce que nous sommes en faveur d’une culture de dialogue et de convivialité sociale.

Point 4 – L’eau est un droit de l’Homme et de toutes les créatures vivantes sur Terre. On peut vivre sans électricité mais on ne peut pas vivre sans eau. L’eau, c’est la vie. Il n’est pas possible de tolérer des politiques qui autorisent la privatisation de l’eau. Nous avons besoin d’une convention internationale sur l’eau pour protéger les sources d’eau en tant que droit humain et pour éviter la privatisation.

Point 5 – Développer des énergies propres qui ne nuisent pas à la nature. Mettre un terme au gaspillage de l’énergie : en cent ans, nous sommes parvenus au bout des ressources en énergie fossile créée au cours de millions d’années. Eviter la promotion des agrocarburants : on ne peut pas consacrer des étendues de terres au fonctionnement d’automobiles de luxe au lieu d’y produire des aliments pour les êtres humains.

Point 6 – Aucun expert ou spécialiste ne peut débattre avec les peuples indigènes sur le respect de la Terre Mère. Le mouvement indigène doit expliquer aux autres secteurs sociaux, urbains et ruraux que la terre est notre mère.

Point 7 – Les services de base, comme l’eau, la lumière, l’éducation, la santé, la communication et les transports doivent être considérés comme un droit humain. Ils ne peuvent être un commerce privé parce qu’ils sont un service public.

Point 8 – Consommer ce qui est nécessaire, donner priorité à ce que nous produisons et le consommer localement. En finir avec le consumérisme, le gaspillage et le luxe. Il n’est pas compréhensible que quelques personnes cherchent à vivre luxueusement quand des millions d’autres sont privées d’une vie digne. Alors que des millions de personnes meurent chaque année de la faim, dans d’autres régions du monde, des millions de dollars sont consacrés à la lutte contre l’obésité.

Point 9 – Promouvoir la diversité des cultures et des économies. Le mouvement indigène, qui a toujours été exclu, fait le pari de l’unité dans la diversité. Un Etat plurinational, où tous seraient membres de l’Etat, blancs, bruns, noirs et blonds.

Point 10 – Il n’y a rien de nouveau à « vivre bien ». Il s’agit seulement de rétrouver les modes de vie de nos ancêtres et d’en finir avec le mode de pensée qui encourage l’égoïsme individuel et la soif de luxe. Vivre bien, ce n’est pas vivre mieux au dépend d’autrui. Nous devons construire un socialisme communautaire en harmonie avec la Terre Mère.

Cette cinquième conférence de Maputo va réunir, selon mes informations, plus de 500 dirigeants paysans, de plus de 70 pays. Son importance se fonde principalement dans les apports que vous ferez pour tenter de résoudre la crise alimentaire actuelle qui affecte divers pays dans le monde, surtout en Amérique Latine où de nombreux producteurs font le maximum d’efforts pour éviter une crise agraire encore plus grave, une Amérique Latine affectée également par les problèmes financiers, climatiques et environnementaux.

Je veux profiter de cette occasion pour vous exprimer ma plus grande solidarité dans le travail et la lutte réalisés depuis plus de quinze ans et vous souhaiter la meilleure réussite lors des délibérations pour l’approbation des futures lignes d’action dans la lutte contre la capitalisme et la création d’un nouveau modèle de production agricole durable.

Avec ma plus grande considération, je vous envoie un salut révolutionnaire.

Evo Morales Ayma,
Président Constitutionnel de la République de Bolivie.