L’agriculture régénératrice comme outil de cooptation du capital

Article publié initialement sur le site de l’Union Paysanne, organisation membre de La Via Campesina au Canada, et écrit par Pierre-Olivier Brassard, paysan à la Coopérative Ferme Terre Partagée avec la contribution de Gabriel Leblanc, paysan à la Ferme de la Dérive

Ce matin à mon réveil, juste avant de me rendre à l’étable pour traire Alice, notre vache laitière familiale, j’ai été consterné à la lecture d’un reportage de Radio-Canada (1) sur l’agriculture régénératrice et sur les initiatives de géants de l’industrie agroalimentaire. L’article nous présente premièrement Riani Lourens, fermière saskatchewanaise de 23 ans, fière de la transition amorcée par sa ferme familiale vers l’agriculture régénératrice. Après avoir assisté à une conférence de la Soil Health Academy, un organisme à but non lucratif enseignant les pratiques régénératrices, elle et son père ont une révélation : la nature se doit d’être imitée et respectée, et non pas dominée et exploitée comme nous l’affirme l’agriculture industrielle et sa rationalité productiviste depuis le siècle dernier. 

Mais qui est donc cet organisme qui prétend posséder une solution miracle? Il s’agit de la Soil Health Academy, un partenaire terrain de General Mills, géant de l’agroalimentaire qui s’est fixé comme objectif de voir l’agriculture régénératrice s’implanter sur plus de 400 000 hectares dans le monde d’ici 2030. Et surtout, qui est General Mills? Selon la version canadienne de son site web, General Mills est l’une des plus grandes multinationales de l’alimentation. Se satisfaisant du capitalisme néolibéral mondialisé, elle fait sa mise en marché sur six continents, dans cent pays différents et réalise des ventes globales de 17,9 milliards de dollars annuellement. 

Par son projet de mentorat, les fermes impliquées auront accès à un suivi agronomique spécialisé pour transiter vers une agriculture régénératrice, à savoir une agriculture où la santé des sols devient la préoccupation première. General Mills indique qu’il « n’achètera pas directement la récolte des fermes sélectionnées et les fermiers ne seront pas rémunérés. » La modification des pratiques agricoles sur le terrain sera l’entière responsabilité des fermes impliquées dans le projet pilote. Ainsi, il est attendu que les fermes changent leurs pratiques, assument les coûts, investissent dans la modifications des infrastructures et ce, sans avoir de compensation financière pour pallier cette nouvelle matérialité. Dans le jargon du management entrepreneurial contemporain, on peut parler de « gestion de risques » : General Mills commande en quelque sorte une transition vers des pratiques différentes, dites « régénératrice », mais s’extrait des risques financiers qu’elle implique. Elle convainc les fermes d’effectuer ce changement en indiquant que les productions pourront se vendre plus chères (survaleur). Cette logique est propre à la production agroalimentaire industrialisée, où les responsabilités (et surtout, les risques) sont transmises aux fermes et où la plus-value de leur travail est absorbée par les grands distributeurs.

Et là émerge la question suivante : pourquoi des géants agroalimentaires s’intéressent-ils soudainement au verdissement des pratiques industrielles? Alain Olivier, professeur à la Faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation de l’Université Laval, n’est pas étonné de voir des multinationales s’intéresser subitement à la santé des sols. Dans l’article de Radio-Canada, il indique que la grande entreprise est consciente de certains problèmes causés par l’agriculture industrielle. Elle se rend compte que nos sols se dégradent et qu’à plus ou moins long terme, les externalités négatives occasionnées par ces pratiques destructrices pourraient compromettre sa profitabilité. Essentiellement, on assiste à un Shell investissant dans les énergies vertes, mais en version agricole.

Encore une fois, le profit semble constituer le moteur de la transition « verte ». Car ici, il n’est nullement question de localiser la production et la distribution des aliments, de réduire la taille des fermes et de les multiplier, de favoriser un passage vers des pratiques agroécologiques (4), de miser sur les réalités climatiques régionales, de réduire les distances de transport des aliments, de miser sur des intrants locaux. General Mills et la Soil Health Academy n’appellent pas à changer le modèle : il est demandé à quelques fermes de réviser certaines pratiques, c’est-à-dire d’opérer des monocultures « régénératrices », de manière à ce que les géants de l’agroindustrie puissent distribuer globalement des aliments qu’ils qualifieront de « biologiques ». Dans un système alimentaire globalisé, où le capitalisme institutionnel repose sur une rationalité marchande de concurrence, de performance, de productivisme, d’individualisme et de croissance infinie, les multinationales voient la transition « écologique » comme une opportunité d’affaires. Et bien sûr, la mise en marché est basée sur les préceptes du capitalisme vert et « de désastre », pour reprendre l’expression avancée par Naomi Klein (5), parce que ce sont encore ces grandes entreprises qui commercialisent globalement les marchandises tout en prétendant à la transition écologique. 

À l’ère du capitalocène (6) et des changements climatiques, les grandes multinationales de l’alimentation (comme Cargill, General Mills, Pepsi Cola, etc.) constatent l’intérêt pécuniaire d’une agriculture de niche pour les consommatrices et consommateurs nantis, ayant la capacité financière de changer le monde en trois repas par jour. Il faut mentionner que les productions découlant de l’agriculture « régénératrice » sont dotées d’une survaleur qui propulse leurs prix à la hausse, ne les rendant accessibles qu’à celles et ceux « qui ont les moyens ». C’est cette survaleur qui attire les géants de l’alimentation. Et puisqu’elle est générée par une certaine amélioration des pratiques, les multinationales ont tout intérêt à s’en saisir pour développer une rhétorique de greenwashing que les médias traditionnels se feront plaisir de relayer. En d’autres mots, on assiste une fois de plus au spectacle d’un néolibéralisme inepte, qui façonne une propagande médiatique pour fabriquer le consentement de la classe moyenne. L’achat responsable demeure la charge de l’individu, à qui l’industrie demande de consommer les aliments industrialisés qu’elle-même marchande.

Encore une fois, il faut rester sceptique lorsque le « changement » nous est proposé par les acteurs qui dominent le système économique et qui s’érigent au sommet de la structure sociale, c’est-à-dire ceux qui sont à la source de l’existence du modèle agricole industriel. Maintes suggestions proviennent effectivement des vendeurs d’intrants agrochimiques (comme les pesticides, engrais de synthèse, etc.) ou des grands distributeurs alimentaires, en phase avec la pseudo révolution verte (7). Des joueurs majeurs qui ont tout intérêt à maintenir tel quel le système agroalimentaire globalisé. Ce ne sont pas les multinationales, mais bien les millions de paysannes et paysans partout sur la planète, comme Riani et sa famille, qui seront et sont les producteurs de cette nourriture, un besoin matériel fondamental à la survie de l’humanité. Ce sont elles et eux qui, véritablement, détiennent les outils pour provoquer le changement. L’agriculture régénératrice, lorsqu’elle est promue par les géants agroalimentaires, n’est en fait qu’une stratégie de mise en marché. Rien de plus. Il ne faut pas oublier que le capital coopte et exploite. Il ne crée pas de réelles richesses matérielles ou sociales. Ce sont les classes laborieuses qui sont les productrices de valeurs pour les sociétés humaines à travers leur force de travail, paysans et paysannes inclus. C’est ensemble qu’il faut s’organiser afin d’instituer des souverainetés alimentaires véritables et horizontales. Les géants ne sont pas les bienvenus.

Poules sur pâturage à la coopérative Ferme Terre Partagée

Pierre-Olivier Brassard est paysan et membre fondateur de la Coopérative Ferme Terre Partagée. Il agit aussi comme membre du conseil de coordination de l’Union nationale des fermiers au Nouveau-Brunswick.

Gabriel Leblanc est paysan à la Ferme de la Dérive (Bic, Québec) et administrateur de l’Union paysanne.


Sources et notes
(1) https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1844664/general-mills-sante-sols-multinationales-
(2) https://www.generalmills.ca/en-CA/Company/Global%20Overview
(3) Afin de mieux comprendre la « production agroalimentaire industrialisée », nous vous invitons à consulter cet article : https://www.unionpaysanne.com/cest-quoi-lagriculture-industrielle/
(4) Pour plus d’informations sur l’agroécologie : https://fernwoodpublishing.ca/book/agroecology
(5) Naomi Klein. (2007). « La stratégie du choc ».
(6) Terme utilisé pour désigner l’ère géologique actuelle, où on dénote dorénavant des traces indélébiles laissées par le mode de production capitaliste sur la biosphère et le climat. Contrairement à l’appellation « anthropocène », cette manière de nommer l’ère géologique actuelle souligne la responsabilité destructrice de la production capitaliste plutôt que de remettre l’odieux sur les humains (Anthropos) en général.
(7) « La Révolution verte est une politique de transformation des agricultures des pays en développement ou des pays les moins avancés, fondée principalement sur l’intensification et l’utilisation de variétés de céréales à hauts potentiels de rendements. » (https://fr.wikipedia.org/wiki/Révolution_verte)

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