Et comme si “protéger” était un mal…

Carte Blanche – La Via Campesina

(Djakarta, le 2 Mai 2008) Alors que des émeutes de la faim éclatent à travers le monde, des dirigeants internationaux tels que Pascal Lamy, directeur général de l'OMC, Dominique Strauss-Kahn, directeur général du Fonds Monétaire International (FMI) et le secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon mettent en garde contre les dangers du protectionnisme. Selon M. Ban, "Davantage de commerce, et non pas moins, nous sortira de l'impasse dans laquelle nous nous trouvons." (1) Au cours de la dernière décennie, l'alimentation est devenue une marchandise sur les marchés mondiaux au même titre que n'importe quel autre bien, tels que des motos ou des t-shirts de coton.

Bien que les aliments aient toujours été échangés sur les marchés internationaux, les règles du jeu ont profondément changé en 1995 lorsque l'accord sur l'agriculture de l'OMC (AoA) est entré en vigueur. De nombreux pays qui jusque-là produisaient suffisamment d'aliments pour se nourrir ont dû ouvrir leurs marchés aux produits agricoles en provenance de l'étranger. Le Mexique a commencé à importer du maïs, l'Indonésie du riz et l'Europe importe du soja pour nourrire du bétail. En même temps, la plupart des systèmes de régulations publiques concernant les stocks alimentaires, les prix, la production et le contrôle des importations et exportations on été peu à peu démantelés. En conséquence, les petites exploitations agricoles à travers le monde, laissées sans protection sur les marchés mondiaux, se sont effondrées. En Europe, une ferme disparaît toutes les minutes. Dans les pays en développement, travailler la terre n'est pas considéré comme un emploi; c'est un état de pauvreté.

Protéger l'alimentation est devenu un crime contre les règles de libre-échange. Le protectionnisme est devenu un mal.

Les pays sont ainsi devenus accros aux importations alimentaires bon marché, et maintenant que les prix connaissent une hausse vertigineuse, le spectre de la faim se manifeste.

Le 30 avril, l'ancien Secrétaire général des Nations Unies  Kofi Annan a déclaré que l'Afrique pouvait se nourrir elle-même. "L'Afrique ne peut pas continuer de vivre de nourriture importée ou de subsides alimentaires", a t-il dit à la BBC. La Via Campesina est d'accord. Ce mouvement paysan international rassemble des centaines de millions de membres en Afrique et à travers le monde. La Via Campesina est convaincue que les pays peuvent et doivent se nourrir eux-mêmes. Depuis 1996, ce mouvement défend l'idée de "souveraineté alimentaire", fermement convaincu que les marchés locaux et les petites exploitations agricoles durables permettent de produire de la nourriture de la manière la plus juste et la plus efficace.

Protéger la production nationale est le droit de tout pays de protéger ses habitants contre la faim et de permettre à ses agriculteurs et ses agricultrices de vivre dignement. Le commerce est bien-sûr très utile lorsqu'il permet la satisfaction des besoins des femmes, des hommes et des enfants. Mais il doit être régulé lorsque la logique du profit devient destructrice. Par exemple, lorsqu'il devient plus rentable d'utiliser du maïs et du soja pour produire des combustibles plutôt que de nourrir des humains.

Au vu des conséquences dramatiques de la dépendance vis-à vis des importations alimentaires, il est évident que l'aide alimentaire ne résoudra pas la crise actuelle. Elle ne fera qu 'accroître la dépendance. Les OGM et l'agriculture industrielle ne seront pas non plus la "solution miracle" souvent annoncée car ils consomment de grandes quantités d'énergie fossile, détruisent l'environnement et entraînent la disparition de la paysannerie.

Afin de faire face au défi actuel de nourrir le monde, le temps est venu pour les gouvernements de garantir aux petits producteurs l'accès à la terre, aux semences et à l'eau, de protéger les marchés alimentaires domestiques, et de soutenir une agriculture familiale durable. Ces politiques pratiques permettront à des millions de familles paysannes de vivre décemment et dignement et contribueront à guérir les blessures environnementales de la terre. Et elles nourriront le monde.

Protéger n'est pas un mal, c'est un acte magnifique.

Henry Saragih,
Coordinateur international de La Via Campesina

Ce article est également disponible en %s.